Lancement du Centenaire

 

Le discours de Jean-Michel Arnold,

président de l’association Centenaire Jean Rouch 2017

 

Photo : Bernard Blanché

 

 

Je dois d’abord rendre hommage, comme vient de le faire la très belle et très émouvante Jocelyne, à Andrea PAGANINI. Andrea PAGANINI, c’est un jeune et bel italien, d’une lignée d’amateurs et collectionneurs d’art africain. Il y a 3 ans, il a décidé qu’il fallait célébrer Jean Rouch. Ce miracle est arrivé qu’une femme aussi merveilleuse que Jocelyne a tout de suite compris qu’il valait mieux mettre les festivités entre les mains de quelqu’un qui n’avait jamais connu Rouch. Beaucoup de gens ont connu Rouch, mais là ce quelqu’un allait faire une centenaire. Comme celui de Victor Hugo, comme celui de Jules Ferry. Alors avec son épouse, ils ont été voir des organisations et des institutions mais aussi dans des maisons de campagne aux carreaux cassés, dans des fonds de jardin, dans des cabanes de jardiniers pour ramasser une masse de documents et connaître Rouch comme aucun d’entre nous ne l’a connu. On a tous su que c’était un génie polymorphe mais on n’avait jamais eu cette approche de Rouch. J’ai découvert des choses, que vous allez aussi découvrir ce soir, que je ne connaissais pas après 60 ans d’amitié.

 

Ce que je peux dire c’est que Jean Rouch, je l’ai connu jeune ethnologue, je l’ai connu découvrant son terrain, le terrain qui allait être sa vie, le terrain qu’il a arpenté, le terrain dont il a découvert toute la richesse et toute la variété, c’est-à-dire le bonheur.

 

Jean était un homme heureux. Il riait quand il racontait son scénario, il riait quand il tournait, il riait quand il montait, il riait quand il mixait et que ce soit au festival de Cannes ou au musée de l’Homme, le rire le plus clair était celui de Jean Rouch.

 

Alors pour réussir à ce que les rêves deviennent du quotidien et les utopies des aventures, il faut des femmes. Jean a eu cette chance extraordinaire d’avoir Jocelyne, qui le récupérait le soir en piteux état et qui le restituait le matin au petit bullier en pleine forme. Il a eu au Comité du film ethnographie, la merveilleuse Françoise FOUCAULT, au CNRS, Marielle DELORME et toute l’équipe du CNRS et puis il a eu cette dernière fée absolument magnifique, qui était la fée posthume, Catherine RUELLE. Je pense qu’il faut lui rendre un hommage particulier.

 

Jean était heureux et il avait, et c’était très important pour lui, beaucoup de copains.

 

Il avait créé trois parentés, la première parenté était la parenté à plaisanterie. Inutile de dire que quand il était sur son continent il s’y livrait avec Enrico Fulchignoni, c’était le Directeur de la création artistique à l’UNESCO et avec Farrokh Ghaffari, le créateur de la cinémathèque iranienne et du festival de Shiraz. Quand il était en Afrique, il avait tous ses vieux copains, Lam, Tallou, mais dans chaque endroit où il se trouvait, il fallait qu’il fasse des farces et ces farces étaient souvent féroces, parfois stupides mais c’était de merveilleuses farces.

 

La deuxième parenté de Jean que vous connaissez tous, c’est sa parenté aux images. Il ne supportait pas le regard sans caméra, ce n’était pas possible, comme moi avec ma canne. Il ne pouvait pas exister sans cette prothèse qu’était la caméra. Et là il a eu la chance, en créant ce qu’on a appelé l’anthropologie visuelle, de voir arriver autour de lui énormément de gens enthousiastes, ce qui fait qu’aujourd’hui, l’anthropologie visuelle est devenue une grande discipline de l’Université. D’ailleurs il y a un miracle qu’il faut aussi attribuer à Jean, c’est qu’il a réussi à obtenir de l’éducation nationale qu’il y ait des thèses filmées. C’est-à-dire qu’un brave garçon qui venait avec la fabrication du camembert dans le Maine-et-Loire ou d’une fête villageoise, se retrouvait, sans même son certificat d’études, avec un diplôme d’état, ce qui permettait au CNRS de quadrupler son salaire. C’était une des choses extraordinaires qu’a fait Jean. Il avait au CNRS, Barberine FEINBERG s’en rappelle fort bien car c’est elle qui avait la clé, une armoire pleine de pellicules et pleine de bandes son. Quand il partait en « mission », il venait remplir son sac. Il n’a jamais ramené une bobine vierge, jamais ! Si la veille du départ il avait encore une bobine, il tournait un film dans la nuit ou il laissait ça à l’un de ses jeunes apprentis cinéastes. Et les cinéastes l’adoraient. Je me rappelle, quand j’ai organisé le premier Festival culturel panafricain, le ministre de l’époque, Benyahia, avait dit « C’est peut-être pas très bien d’inviter Jean Rouch, tu devrais réfléchir » et quand Jean Rouch est arrivé, il s’est aperçu que c’était l’ancêtre totémique. Que ce soit le premier cinéaste, comme Paulin Vieyra, les grands comme Sambène Ousmane, tout le monde l’a porté en triomphe.

 

Enfin il avait une troisième parenté que j’ai peu partagée avec lui et qui était très importante, c’était la parenté à chier. Il a toujours prétendu que sur cette planche aux nombreux trous, il avait échangé avec des chefs de village, avec des Griots africains des histoires passionnantes qui lui avaient donné des idées de films.

 

Simplement le bonheur, toujours le bonheur et en cabotant dans cette archipel de bonheur, en allant des îles du plaisir aux îles de la joie, aux îles de la découverte, il a vécu merveilleusement.

 

Alors embarquez !