LIVRE D’OR

 

 

 

 

Jean Rouch, maître fou de notre raison

 

 

     J’ai connu le nom de Jean Rouch, jeune femme, à la fin des années 60, alors que je travaillais aux Cahiers du Cinéma. Pour les cinéastes de la Nouvelle Vague et les critiques de ma génération qui en étaient les héritiers, Rouch était reconnu et aimé comme un maître incontestable parce que nous connaissions, nous avions vu, le type de cinéma auquel il consacrait sa vie, et nous y reconnaissions un modèle. Nous savions à quel point son travail, aussi bien dans ses fictions que dans ses films ethnographiques, ouvrait des pistes extraordinairement fécondes en termes d’exigences de vérité à intégrer dans la réalisation ou la compréhension de ce septième art dont nous étions fous, comme lui à la caméra, au travail d’y consacrer notre réflexion. La fameuse formule godardienne des 24 fois la vérité par seconde, dont le cliché ressassé n’empêchera jamais, même s’il faudra toujours en repenser les nombres, la pertinence critique, est un principe rouchien : le cinéma qui nous intéresse se donne toujours comme objectif de dire de la vérité, pas des fadaises ni des bobards, même s’il fait rire ou pleurer, même s’il invente et rêve. Jean Rouch a toujours été, d’ailleurs, le poète des vérités sur le monde que son cinéma nous a révélées.

 

Des vérités de notre espace et de notre temps, forcément. A l’époque où Jean Rouch a commencé à faire des films en Afrique par exemple, passant de son métier d’ingénieur des Ponts et Chaussées à celui de filmeur systématique, en passant par des études ethnographiques auprès des plus grands professeurs (Marcel Mauss et d’autres), la France était encore, comme pas mal d’autres nations européennes voisines, ce que l’histoire désigne comme une puissance coloniale. Faire un chez soi sur la terre des autres, aujourd’hui on dit que c’est mal, mais il y a toujours eu manière et manière de le faire, avec plus ou moins de respect et d’amour pour la terre de l’autre et ses habitants. Car sur sa propre terre, on peut aussi faire aux autres un chez soi, et cela demande aussi du courage et du tact. La beauté du cinéma africain de Jean Rouch c’est qu’il aime et respecte l’Afrique, raison pour laquelle il l’a filmée avec passion et tant d’intelligence. Le Brésilien Glauber Rocha a écrit que Jean Rouch avait « révélé l’Afrique au monde ».

 

Sylvie Pierre Ulmann

24 février 2017

 

  

 

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