LIVRE D’OR

 

 

 

 

Mon cher Jean,

 

 

Tu aurais cent ans cette année. Je voudrais te remercier.

 

Pour ta présence le dimanche matin dans ce petit café de Montparnasse où l’on se rencontrait. Et comment tu me remontais le moral ces dimanches-là!

 

Pour ces tournages, que nous avons faits ensemble. Au Portugal, au Mali, à Paris…

 

Pour tout ce que tu m’as appris.

 

Pour tous ces petits-déjeuners dans ce café, pour lesquels tu n’acceptais jamais un sou.

 

Pour la 2CV, ta 2CV, que tu m’as donnée.

 

Et surtout pour ton humour, qui résolvait tous les problèmes insolubles.

 

C’est notre ami Jean-Michel, un fils spirituel d’Henri Langlois comme toi, qui nous avait présentés. Alors j’ai été quelques temps ton assistant, je chargeais les magasins de ta caméra Aaton, sur laquelle était vissé presque à demeure l’objectif que tu révérais,
le Kern 10mm.

 

En 1989, pour célébrer le bicentenaire de la Révolution, tu as entrepris un film que tu avais intitulé : « Liberté, Égalité, Fraternité, et puis après ». On a tourné à Versailles, à Paris au Panthéon… Et puis un jour, c’était juste avant le 14 juillet 1989, tu as décidé de filmer les illuminations extraordinaires de la Tour Eiffel, avec au premier plan les deux acteurs de ton film : Fifi, et Brice qui jouait le rôle de Toussaint Louverture. Mais comme tu devais t’absenter de Paris pour présenter un de tes films dans un festival, tu m’as confié ta caméra Aaton et ton badge au nom de « Jean Rouch », que j’ai fièrement épinglé à ma chemise, et tu m’as dit : “vas-y à ma place!” Alors, le soir du 14 Juillet je me suis donc glissé avec ton badge et ta caméra dans les célébrations, et, en éclairant les acteurs avec des flambeaux, j’ai tourné les plans que tu voulais. A ton retour, quelques jours plus tard, on s’est retrouvés au laboratoire Neyrac pour visionner les rushes. Les compliments que tu m’as faits m’ont profondément marqué. Et à partir de ce moment, tu as très souvent fait appel à moi pour tourner tes images.

 

Ainsi à Porto, le long du Douro, on inaugurait les “ciné-poèmes”. Sur des textes de Manoel de Oliveira et de Camoëns que tu disais à mon oreille, je filmais ces façades éclatantes de soleil autour de la statue d’Henri le Navigateur, quand soudain, au milieu du poème, tu m’as dit: “ferme ton diaph!” J’ai fermé le diaphragme d’un cran…et j’ai compris plus tard en voyant les images que tu maîtrisais mieux que moi l’effet du soleil sur la pellicule…

 

Et tu te souviens quand on a tourné « Faire-part-Musée Henri Langlois”? Tu étais triste à cause du déménagement du Musée du Cinéma. On a improvisé ensemble ces cinq travellings de l’entrée à la sortie du musée, depuis les marionnettes du théâtre d’ombre indonésien, devant le théâtre optique d’Emile Raynaud, en passant par “Métropolis”, jusqu’au “Voleur de bicyclette”, pour chaque objet, costume, tableau, mis en scène par Langlois, tu connaissais par cœur une “histoire de Cinéma”… On a fini le film par la porte ouverte sur la Tour Eiffel illuminée…Tour Eiffel dont tu célébrais un peu plus tard le centenaire en disant “le beau navire” de Baudelaire :
« Quand tu vas balayant l’air de ta jupe large,
Tu fais l’effet d’un beau vaisseau qui prend le large…”
Sur un magnifique travelling nocturne à travers le toit ouvrant de la 2CV.

 

Et le voyage au Mali, avec Germaine, l’astronome Jean-Marc, et le chauffeur Guindo…pour tourner chez les Dogon ce “Premier matin du monde”…On avait passé Sévaré. C’était presque la nuit. Il avait fallu attendre à Ségou la réparation du démarreur. Avec la vieille Renault au plancher pourri on traversait les rivières à gué sur la route de Bandiagara…Tu hurlais “vas-y!” à Guindo…on flottait presque, avec de l’eau jusqu’en haut des portières…jusqu’au moment où on s’est retrouvés coincés entre deux rivières torrentielles…Alors calmement, pendant plusieurs heures, en patient ingénieur observant un phénomène, tu posais des petits cailloux au bord de l’eau pour voir si la crue descendait ou montait…et tu nous racontais, de mémoire, des passages des récits de l’explorateur René Caillé.

 

Arrivés à Sanga, installés dans la maison de Germaine, après le repas, tu nous contas “les Magiciens de Wanzerbé” et leurs pouvoirs surnaturels, et puis tu nous fis bien rigoler avec le poème de Victor Hugo “Mon père ce héros au sourire si doux”… que tu récitais en “Pataouète” l’argot Nord-Africain… Oui, tu nous a tous fait bien rigoler, cher Jean, avec tes jolies blagues, ta bonne humeur, c’est pour cela que tu nous manques. Terriblement.

 

Tu rêvais de construire un pont reliant Montmartre à Montparnasse…

 

Ta 2CV blanche passe à toute vitesse sur le boulevard, et par le toit, toujours ouvert, on distingue ta veste bleue, et ton bonnet bleu, assorti à tes yeux.

 

En revenant de la Cinémathèque, comme d’habitude, tu t’arrêteras chez Germaine et vous dînerez en tête à tête, la fenêtre ouverte, au rez de chaussée de la rue Vaneau.

 

Tu prendras un verre de vin blanc, coupé d’un peu d’eau gazeuse, et avant de boire, tu en verseras quelques gouttes sur le sol, en disant : “Pour les ancêtres…”

 

 

 

Jérôme Blumberg

Amsterdam, 21 décembre 2016

 

 

 

  

 

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