PRESSE

La marche de l’Histoire, par Jean Lebrun

 

 

Un rituel de possession dans un village du Niger. On utilise « les tambours d’avant » mais ceux qui en jouent sont des contemporains. Ils se tiennent dans une histoire, ils avancent dans la marche de l’histoire.

 

Jean Rouch n’a jamais appartenu à cette école de l’ethnologie qui fixait l’Afrique dans des traditions immobiles sous l’œil de dieux immuables. Il n’aimait pas davantage le vocabulaire économique qui présentait l’Afrique comme un continent « en voie de développement ». Non, il utilisait le simple vocabulaire d’aujourd’hui dans l’attente des « récoltes à venir ».

 

L’ethnologie sans prétention théorique originale, à hauteur d’homme, telle qu’il la pratiqua  tirait son originalité de l’usage qu’elle faisait de la caméra. Il n’aima jamais la position du narrateur extérieur. Qu’il s’agisse d’un rituel de possession ou de n’importe quel autre échange, il entrait carrément dedans. Fût-ce en contrebande. Et il pratiqua la production partagée, avec des compagnons indispensables. Nous parlerons beaucoup de Damouré Zika. C’était un pêcheur sorko en rupture avec l’école. Il fut son preneur de son, le personnage principal  de nombre de ses films, notamment de ceux tournés en Europe. Il faut voir Damouré dans une gondole se demandant si les vénitiens ne sont pas fous à s’obstiner à vivre dans l’eau alors qu’ils ne sont pas nés poissons…Ethnologie partagée, ethnologie renversée.

 

Rouch préparait toujours les récoltes à venir.  Aux quelques 140 films qu’on lui connaissait à sa mort, il faut ajouter tous ceux qui restaient à l’état de rushes dans ses boites. Un malencontreux accident de voiture – au Niger- a barré sa route. Il aurait pu continuer toujours et toujours comme son vieil ami Manoel de Oliveira qui  tourna bien au-delà de ses cent ans. Il lui disait : « Le plus important ce n’est pas le film; le plus important c’est que celui-ci donne naissance à d’autres films ». Les récoltes à venir…